« Ne touchez pas à ma douleur »
Par Isabelle Brabant
Toute femme qui accouche pour la première fois se demande si elle va passer au travers de la douleur de l’accouchement. On a donc cherché, au fil des ans, soit à contrôler cette douleur, soit à l’endormir, soit même à la nier. Mais pourquoi faudrait-il y toucher? Pourquoi ne pas chercher plutôt à l’apprivoiser? Au bout du compte, la meilleure façon de sortir de la douleur, c’est encore d’y entrer!
Nous vivons dans une société programmée pour fuir la douleur, une société qui croit masochiste la personne qui endure un mal de tête sans aspirine, une société qui n’a laissé qu’aux sportifs le droit d’avoir mal noblement. Même si la douleur est au cœur du quotidien de million de gens, on a choisi d’y répondre collectivement par l’usage illimité de tonnes d’analgésiques, une solution strictement chimique et efficace à court terme seulement.
La douleur est une expérience très subjective: non seulement sa perception varie-t-elle d’une personne à l’autre mais également d’une culture à l’autre. Dans les sociétés dites primitives, la douleur fait partie de la vie quotidienne; celle de l’accouchement n’est donc pas perçue comme une exception. Dans les cultures méditerranéennes, on trouve normal de crier pour la manifester, qu’elle soit grande ou légère, tandis qu’ailleurs, l’usage commande qu’on la cache soigneusement. Chez les indiens de panama, où la naissance est un évènement honteux, le travail es très long et douloureux. Chez les indiens Kahunas, la femme transmet la douleur à quelqu’un qui la mérite et le travail en est ainsi facilité! Ces différentes attitudes ont un effet direct sur la façon dont les individus perçoivent la douleur.
On apprend dès la petite enfance comment réagir face à la douleur. Dans certaines familles, on se précipite au premier cri sur le bébé qui a des coliques et on le cajole; ailleurs, on se dépêche de distraire l’enfant avec de la nourriture pour « effacer le bobo »; ailleurs encore, on préfère l’ignorer, malgré ses protestations. On reçoit là des messages précis qui modèlent pour longtemps notre perception de la douleur.
Les histoires d’accouchements qu’on a entendues au cours de notre vie peuvent parfois amplifier nos craintes, d’autant plus que les détails qui manquent à ces histoires sont souvent remplacés par une version imaginaire bien pire que la réalité.
À travers l’histoire, cette douleur a eu valeur de punition de Dieu: souvenez-vous de Ses paroles à Ève en la chassant du paradis terrestres! La douleur à également eu valeur de malédiction, de condition fâcheuse à contrôler et même à annuler complètement à l’aide de drogues ou de respirations longuement pratiquées.
On arrive donc à l’accouchement remplies d’idées préconçues. Des exercices comme ceux proposés en encadré peuvent nous aider à prendre conscience à quel point nos croyances et nos automatismes transforment notre façon de vivre la douleur. Car on ne peut nier qu’elle existe. Une recherche sur la douleur effectuée récemment à l’Université McGill de Montréal démontre, à la surprise de tous, que l’accouchement s’avère plus douloureuse que les maladies habituellement reliées à une grande souffrance, le cancer par exemple, sauf qu’on n’a jamais fait la différence entre la douleur qui exprime une pathologie, un désordre de l’Intérieur, et celle de l’accouchement, expression normale d’un travail extraordinaire.
L’accouchement est une initiation
L’accouchement marque très puissamment la rupture avec la relation biologique et symbiotique entre la mère et son enfant. C’est une initiation, un passage entre la grossesse et la maternité aussi significatif que les rites de passage qui existent dans diverses cultures entre l’enfance et l’âge adulte par exemple. Pour l’individu comme pour la communauté, l’initiation vient marquer le passage d’une période de la vie à une autre et stimuler, souvent de façon spectaculaire, les ressources personnelles qui seront sollicitées à l’avenir et qu’il faut mettre à l’épreuve.
C’est un évènement qui annonce et prépare au changement, un évènement provocateur parce qu’il vient bouleverser l’état habituel des choses pour laisser place à l’inconnu, à l’imprévisible de la nouvelle relation entre la mère et son enfant. Bien sûr qu’ils se connaissent déjà, mais les mécanismes biologiques pour répondre aux besoins de chaleur, de protection, de nourriture du bébé ne seront plus automatique; ils seront désormais remplacés par les gestes volontaires de la mère, d’où l’importance de l’attachement entre les deux, seule garantie que la mère demeurera disponible et attentive pour combler ses besoins vitaux.
Quel rapport avec la douleur? Elle prépare ce passage. Elle vient briser les schémas habituels de comportements, déséquilibrer la mère au moment où elle doit abandonner le statu quo de la vie courante pour plonger dans la transformation majeure que représente l’arrivée de son bébé dans sa vie. Le partenaire présent vit, lui aussi, ce grand chambardement du corps et du cœur.
La maternité exigera mille fois d’une femme qu’elle rassemble ses forces et se surpasse, qu’elle aille puiser profondément en elle-même la confiance et le courage nécessaire pour passer à travers de ce que la vie avec son enfant lui réserve. L’accouchement, par la puissance des mécanismes physiologiques et psychiques sollicités, par l’attrait intense que représente le moment de rencontre avec le bébé qui s’en vient, est un moment charnière qui permettra à la nouvelle mère d’exprimer sa force, son endurance, sa patience, son amour pour son enfant.
Se préparer de façon réaliste
Qui n’a pas rêvé, à sa première grossesse, de se rendre à l’hôpital avec une sensation bizarre au bas du ventre pour apprendre qu’elle est complètement dilaté et qu’il ne lui reste qu’à pousser son bébé? Pour la majorité des femmes, la réalité est tout autre: l’accouchement est douloureux!
Il faut absolument se préparer de façon réaliste à l’immense défi que représentent le travail et l’accouchement. Remplacer le mot « douleur » par des euphémismes comme « inconfort » et ”intensité” dans les cours prénatals a certes pour but louable de ne pas effrayer la femme, mais comme triste résultat, elle et son partenaire se retrouvent sans préparation face à de puissantes sensations. Ils se demandent avec raison s’ils ne se passent pas quelque chose de grave puisque ça fait si mal, la douleur étant couramment associée à la maladie.
Il est temps d’arrêter de nourrir l’image romantique de la maternité en ne publiant que des photos de femmes au teint de pêche, fraîchement coiffées, béates dans leur jolie robe de dentelle, en prétendant qu’elles viennent d’accoucher. Ces image passent sous silence des aspects plus dérangeants et plus difficiles: les femmes qui accouchent transpirent, gémissent, vomissent parfois, émettent des sons bizarres, perdent le contrôle qu’elles ont habituellement sur leurs fonctions corporelles.
Cette idée de contrôle, concept abondamment véhiculé dans la préparation prénatal, s’avère trompeuse elle aussi: il faut oublier les bonnes manières pendant l’accouchement qui, par définition est incontrôlable. Les femmes qui ont appris à contrôler la douleur par des techniques précises peuvent, parfois, bloquer inconsciemment le travail en empêchant les contractions de devenir plus intenses, mais en même temps plus efficace. La dilatation peut alors stagner pendant des heures; la femme s’épuise et finalement, seule une césarienne peut dénouer la situation.
Une autre fausse idée est largement répandue; on s’imagine que les contractions causent du tort au bébé1. Pourquoi un processus aussi naturel que celui de la naissance serait-il nocif? Les bébés ont au contraire besoin de ces contractions qui les préparent au passage de la vie intra-utérine à la vie tout court, alors qu’ils devront respirer et s’alimenter par eux-mêmes. Les contractions intenses ne blessent pas les bébés, elles les font naitre!!
Il y a souffrir…et souffrir!
Le niveau de douleur de l’accouchement est déterminé par un ensemble de facteurs physiques et psychologiques. Pendant le travail, certaines couches musculaires de l’utérus se contractent pour effacer le col et le dilater, ouvrant ainsi le passage à l’enfant. D’autres couches se relâchent complètement pour laisser le col s’ouvrir, alors que leur rôle pendant la grossesse avait été de voir à ce que le col reste fermé, protégeant ainsi le fœtus des conséquences néfastes d’une naissance prématuré. Les muscles effectuent ce travail sans qu’on ait à le commander, tout comme le système digestif se met en branle au besoin sans notre décision consciente. Si une femme est très tendue, la résistance annule l’effort et le travail ne peut se réaliser; le muscle ne peut se reposer entre les contractions, d’où fatigue et augmentation de la douleur. Quel gaspillage d’énergie!!
Parmi les facteurs qui augmentent notre perceptions de la douleur, on retrouve la peur, le stress, la tension, la fatigue, le froid, la faim, la solitude, le bouleversement émotif, l’ignorance de ce qui se passe, un environnement étranger et, pendant l’accouchement, le fait d’appréhender les contractions.
Parmi les facteurs qui réduisent notre perception de la douleur, on retrouve la relaxation, la confiance, une bonne information, le contact continu avec des personnes familières et amicales, le fait d’être reposé et bien nourrie, un environnement familier et confortable, le fait d’être active et, pendant l’accouchement, le fait de rester dans l’instant présent et de prendre les contractions une à une.
Modifier certains de ces facteurs ne supprime pas la douleur mais contribue grandement à en changer l’intensité. Les femmes, de même que les personnes qui les accompagnent, ont le pouvoir de changer plusieurs de ces éléments. Elles ne sont donc plus des victimes, mais des participantes actives, changement d’attitude qui, à lui seul, va modifier le cours des choses.
”Souvent on sent que la douleur physique n’a pas que la part prédominante dans ce qui amène à avoir recours à la péridurale. Évidente parait l’importance de l’environnement, calme ou bruyant, de la présence ou de l’absence du ou des accompagnants, de l’affinité avec l’équipe, des conflits latents, de l’ambiguïté du désir d’être mère à mesure que l’instant s’en approche, de la peur, en gros de tout ce qui est facteur de souffrance. Et ça peut être la somme de cette souffrance et de la douleur physique qui rend cette dernière intolérable, alors que réduite à elle-même, elle resterait dans les limites de ce que beaucoup de femmes s’attendent à vivre. »2
Douleur et résistance
À quelqu’un qui s’exclamait devant elle combien cela avait dû être épouvantable et immensément douloureux d’avoir un bébé de 10 livres, une mère a répondu en souriant: ‘ »Ce ne sont pas les dix livres qui font mal, c’est la résistance! »
Toutes les cellules de notre corps contiennent les consignes génétiques qui lui disent dès la rencontre d’un ovule et d’un spermatozoïde comment développer un embryon, assurer sa survie, son évolution, et donner naissance à un bébé neuf mois plus tard. Dans son infinie sagesse, la nature n’a pas fait les choses à moitié et chaque phase du travail est inscrite dans tout le corps. La douleur servira de signal, témoin de l’important travail en cours, annonçant l’imminence et le besoin d’intimité et de protection.
Quand l’être entier s’abandonne au processus, l’accouchement est douloureux, mais à la mesure de la femme qui accouche. Si elle résiste, peu importe où est la source de résistance dans son corps, ses émotions ou sa tête, la douleur ressentie sera à la mesure de sa résistance!
Au lieu d’agir sur un col détendu, enclin à s’étirer et à céder le passage, chaque contraction devra se battre avec des muscles rigides et tendus qui s’oxygènent mal et se libèrent encore moins bien de leurs toxines; ils demeurent alors douloureux même entre les contractions, empêchant la femme de se reposer, la conduisant bientôt dans une impasse dont seule la médication, ou la césarienne, semblera pouvoir la délivrer. « Quand une douleur se manifeste dans le corps, la réaction la plus commune est de se fermer autour d’elle. Mais notre résistance, notre peur, notre appréhension de la souffrance, amplifient la douleur. C’est comme serrer son poing autour d’un charbon ardent. Plus on serre, plus on se brûle… L’objectif de contrôle de la douleur, avec l’idée que la douleur est ennemie, intensifie la souffrance, fait serrer le poing. »3
On a appris à considérer la douleur comme une agression et on en a peur ! Pourtant, l’accouchement est différent: ici, la douleur n’annonce pas un danger ou une maladie, mais un extraordinaire travail créatif du corps qu’il faut apprendre à accueillir autrement, si l’on veut qu’il complète son œuvre. C’est la douleur de l’effort et plutôt que de lui résister, il faut apprendre à dire; « Je veux ce travail, je veux que mon corps s’ouvre et laisse passer mon enfant. Je veux faire corps avec la douleur plutôt que contre elle ». On a la faculté de changer la résistance première en acceptation, en adaptation. L’apprentissage qui se fait pendant tout le travail est incroyable. Il permet à la femme de vivre, détendue et ouverte, des contractions qui la faisaient se raidir quelques heures ou quelques minutes plus tôt! On pourrait peut-être utiliser les petits inconforts de fin de la grossesse pour pratiquer ce oui à la douleur, ce oui à ce qui arrive, ce oui à la vie!
Marie me rappelait récemment une simple petite phrase que je lui avais dite pendant sa grossesse: « Aime ta douleur! » Même retournée dans tous les sens, cette expression lui semblait incompréhensible. Elle lui était pourtant revenue à l’esprit en force pendant son travail, ce qui l’avait guidée. « Je n’aurais probablement jamais eu l’idée d’aimer ma douleur, si on en avait pas parlé, me disait-elle. C’est pas évident! Ça fait mal, et la première réaction c’est non! Mais plus on lui dit oui, et plus c’est facile. C’est tellement une expérience d’acceptation, avoir un enfant, ça commence dès l’accouchement! »
Choisir la douleur, l’inviter plutôt qu’en être victime! Et si ça changeait tout?
Quand on parle de la douleur de l’accouchement, on oublie qu’on passe le plus clair du temps à ne pas avoir mal! La plupart des contractions durent une minute; les dernières, plus intense, durent quelques fois une minute et demie, mais les intervalles de repos durent de deux à cinq minutes au moins. Le corps n’est pas fou: il s’est prévu un gros travail, mais il s’est également prévu des temps de repos! Chaque intervalles entres les contractions devraient donc être un moment de repos infini, de régénérescence. Quand on donne la vie, on doit aussi se nourrir, se remplir à même chaque respiration, chaque regard échangé, chaque parole et chaque geste. Malheureusement, il arrive souvent qu’on reste centré sur la contraction même quand elle est finie!
Êtes-vous prêtes à profiter de chaque seconde de paix? Sommes-nous prêts à offrir ce support à chaque femme qui accouche?
Le support
Il faut que les femmes puissent répondre spontanément aux sensations du travail. Cet immense travail d’adaptation ne peut pas se faire à l’intérieur de limites rigides, que se soient celles d’une technique particulière, de l’environnement ou de la peur des autres. L’organisation de l’obstétrique s’est faite autour d’objectifs autres que celui d’aider les femmes dans leur pouvoir de donner la vie. C’est à nous de reprendre cet objectif et de le réaliser.
Pour accoucher comme elles le veulent nous dit Claudia Panuthos4, les femmes ont besoin:
1-d’information;
2-de liberté, d’espace et de permission pour expérimenter des choses nouvelles;
3-d’amour inconditionnel, c’est-à-dire non relié à leur « performance »;
4-de confiance dans leur capacité à relever ce défi.
La liberté d’émettre des sons est un excellent exemple de permission dont on parle. On a souvent confondu relaxation et silence. Ou encore gémissement et panique. À l’hôpital, on interprète parfois un écart à la respiration enseigné comme un état de panique! Or, au contraire, les femmes qui peuvent s’exprimer vocalement pendant leurs contractions ont souvent plus de facilité à les vivre. Bien sûr, personne n’est obliger de gémir, mais celles qui en ressentent le besoin y trouvent un soulagement et une voie d’expression importante.
Émettre des sons aide le corps à produire ses propres remèdes à la douleur: les endorphines. Le chirurgien français bien connu Michel Odent a démontré, par son travail à Pithiviers, comment la production d’endorphines est encouragée par la pénombre, l’usage du minimum de paroles, le chuchotement, le contact de l’eau et la possibilité de faire des « bruits d’accouchements ». Ces sons ressemblent étrangement à ceux produits en faisant l’amour, ce qui explique probablement le malaise de certaines personnes et leur préférence pour les femmes silencieuses qui font leurs respirations!
Le toucher est une façon extraordinaire d’aider une femme en travail. Un toucher conscient, attentif et présent, en correspondance souple avec les sensations de la femme qui accouche. Il ne suffit pas de « faire des massage ». Souvent je chuchote au père ému et fébrile qui veut aider sa femme en la massant: « Mets du calme dans tes mains ». Quand les sensations sont très intenses, les femmes préfèrent parfois la présence immobile et chaude des mains plutôt qu’un mouvement de friction qui distrait ou envahit. C’est un langage qui gagne à être exploré petit à petit par les deux partenaires tout au long de la grossesse.
La visualisation est un moyen efficace quoique moins connu d’aider le travail et de favoriser la détente. Visualiser le col qui s’ouvre, au plus fort de la sensation, appuyer son ventre contre quelqu’un et lui « envoyer » une partie de la douleur, imaginer un endroit de repos et de paix où aller se réfugier entre les contractions pour se régénérer sont autant de façons de s’harmoniser avec le travail.
« La douleur agit comme un professeur, implacable et aimant, qui nous rappelle encore et encore de dépasser nos positions, d’investiguer plus profondément, de laisser l’instant présent être ce qu’il est et d’observer ce qui monte dans la plénitude du moment suivant. »
STEPHEN LEVINE
« Who Dies », Anchor Books, 1982.
La respiration a gagné ses lettres de noblesse comme moyen de support pendant l’accouchement depuis les travaux de Lamaze et de Dick-Read au début des années 50. Le principal mérite de ces méthodes est d’avoir permis la présence du père à l’accouchement (comme « coach ») et le refus des anesthésies générales alors courantes. Ces méthodes, qui sont principalement des techniques de distraction, n’ont plus vraiment leur place dans leur forme la plus stricte. Après tout, l’hypothèse de base est que sans l’application de la méthode, les femmes n’y arriveraient pas!
En fait, laissée à elle-même sans consigne spécifiques, la respiration change et s’adapte tout au long du travail. Les différente techniques de respirations, le yoga et toutes les approchent qui visent à rendre la respiration plus consciente, plus pleine, plus vivifiante, sont autant d’excellentes préparations à l’accouchement… et aux autres moments de la vie où une mère a besoin de l’ensemble de ses ressources pour retrouver son calme.
Le mouvement et la liberté de bouger sont essentiels! Quand avez-vous vu, par exemple, un film qui montrait une femme marcher pendant ses contractions pour se soulager? Ou accoucher debout? Les images courantes d’accouchements nous ont tellement habituées à voir les femmes confinées à leur lit, incapable de bouger, qu’on a accepté peu à peu cette immobilité imposée aux femmes sans s’en rendre compte qu’on multipliait d’autant la douleur ressentie. Marcher, se bercer, bouger le bassin en rotation ou autrement, s’assoir, s’étendre, se relever et s’étirer au besoin, sont des droits fondamentaux en tout temps, et encore plus quand on accouche! Seule des indications médicales très sérieuses pourraient justifier qu’on les limite.
Avant de commencer à accompagner des femmes dans leur accouchement, j’avais une image sérieuse, dramatique, souffrante de la douleur, à l’exclusion de toute autre. L’une de mes plus grandes surprises aura été, sans doute, de rencontrer simultanément la douleur ET la joie, ET l’excitation, ET une grande paix du cœur. Je ne savais pas que la douleur pouvait cohabiter avec le bonheur! Celles qui acceptent l’expérience sont capables de se voir comme étant plus grandes que la douleur, si intense soit-elle. « Je ne suis pas que douleur » pourraient-elles dire.
Plusieurs d’entre nous n’arriveront pas à ce détachement, mais comme le disait Ina May Gaskin5, « Si vous n’avez pas la trempe d’une héroïne, vous pouvez au moins en rire »! S’accepter à l’intérieur de ses limites avec humour et amour nous prépare à être parents, à accepter et à aimer l’enfant qui vient tel qu’il est. On ne fait toujours que de son mieux! Le jugement et la comparaison ne servent qu’à blesser le cœur et à le fermer. Mieux vaut utiliser l’expérience comme une extraordinaire occasion d’apprendre sur soi et d’avancer.
Anesthésie et analgésique: et s’ils ne servaient qu’à faire taire les femmes?
Tous les calmants qu’on offre à la femme qui accouche ont des effets sur le bébé. Pourquoi ne pas lui offrir plutôt le contact humain dont elle a le plus grand besoin?
Le médecin sourit avec bienveillance à la « petite madame » qui lui annonce son intention d’accoucher sans calmants. Il lui répond que sans doute, c’est elle qui en réclamera à six centimètres! Soumise aux contraintes des routines hospitalières, remise à sa place si elle fait trop de bruit, appuyée par son mari lui-même ébranlé par l’évènement et dérouté par l’environnement et le langage étranger, il est fort probable qu’à l’accouchement les calmants en question s’avèrent la seule solution. Et, une fois de plus, la demoiselle en détresse aura été sauvée par la potion magique du prince charmant. Il est temps de changer ce scénario!
Quand on accouche, on n’est pas en état de soumission: on est en expansion!
Nous vivons dans un monde qui ne demande, à la majorité d’entre nous, que peu d’efforts physiques. S’il fait noir, on fait de la lumière, s’il fait froid, on active le chauffage. L’accouchement arrive donc comme une surprise à quiconque s’attendait à recevoir son enfants sur un plateau d’argent. Nous sommes au vingtième siècle, direz-vous, pourquoi ne pas profiter de la technologie moderne pour s’offrir ce dont nos grands-mères ne pouvaient même rêver: l’accouchement véritablement sans douleur?
Il faut beaucoup plus qu’un simple survol, lequel ne mènerait inévitablement qu’à des conclusions aussi rapides qu’évidente du genre: « Ça fait mal, donnez-nous des calmants! » Cette attitude de passivité vient à l’encontre de l’autonomie dont parlent les mouvements d’humanisation des naissances, puisqu’elle réduit les femmes à une dépendance encore plus grande envers la médecine et son arsenal. L’utilisation d’analgésiques et d’anesthésiques à l’accouchement n’est pas uniquement un problème d’ordre médical. Ni, non plus une question strictement personnelle.
Les conditions dans lesquelles les accouchements se déroulent ont une relation directe avec la manière dont les femmes vivent la douleur. Par exemple, l’organisation des hôpitaux ne garantit pas la présence d’une même intervenante connue et amicale tout au long de l’accouchement, une présence humaine et professionnelle rassurante. Or, de nombreuses études ont clairement démontré que cette présence diminue la nécessité d’utiliser des médicaments pendant le travail. Il y a donc des solutions autres que médicamenteuses au problème de la douleur et il importe de les explorer, de les développer et de les rendre accessible. L’idée n’est pas de laisser souffrir les femmes davantage, mais de minimiser le besoin de médicaments qui ne sont pas sans effets secondaires et sans danger. « Concevoir la douleur comme résultante d’autant de facteurs psychologiques liés à l’environnement, à l’impression d’abandon et d’incompréhension, la logique veut que l’on s’attaque à ces causes là au lieu d’en traiter les conséquences par un geste aussi lourd que la péridurale, et en fin de compte aussi inadapté.” 6
La douleur du travail normal ne dépasse habituellement pas les capacités de la femme qui accouche; en fait, je n’ai encore jamais vu personne en perdre connaissance. Par contre, quand il y a un blocage d’origine psychologique aussi bien que physique, l’intensité et la durée du travail ainsi que les interventions nécessaires peuvent exiger une endurance hors-limite. La découverte des possibilités de l’analgésie a donc été un progrès pour les femmes, les libérant du tabou religieux qui aurait voulue qu’elles souffrent toutes, sans exception.
Mais ce droit à l’analgésie es rapidement passé de l’usage exceptionnel, parfait pour les circonstances exceptionnelles, à un usage généralisé, qui va presque de soi, au point où l’on considère maintenant absurde de vouloir passer à travers l’accouchement sans médicaments. Dans certain hôpitaux, par exemple, le taux d’épidurale est de plus de 80%, ce qui est bien loin de l’usage exceptionnel. Ainsi, on a remplacé les gestes et la présence qui, depuis toujours, ont accompagné les femmes dans leurs accouchements. Mais le vide se fait cruellement sentir. Et les femmes se demandent alors: pourquoi souffrir quand on peut s’en passer?
De fait, les analgésiques et les anesthésiques sont assez efficaces. Ils réussissent, dans la majorité des cas, à diminuer ou arrêter complètement la douleur. Au-delà du soulagement immédiat, cependant, quel est l’effet de ces techniques sur la personne dans toute son expérience, sur l’image qu’elle a d’elle-même?
La meilleure façon de sortir de la douleur est d’y entrer!
En s’éloignant artificiellement de la douleur sans même s’y être mesurée, on s’éloigne aussi de soi. La douleur n’est pas un phénomène externe qui s’abat sur ses pauvres victimes: elle fait partie intégrante de l’expérience humaine. Facile à dire… pas toujours facile à vivre. On a souvent envi de répondre: « D’accord, mais souffrez les premiers! »7 Et c’est bien vrai qu’entre les paroles qui inspirent le courage et le sermon, la frontière est mince!
Il est bien tentant de contourner ou de régler la question de la douleur en utilisant les ressources modernes de la pharmacie ou de la chirurgie. D’ailleurs, l’une et l’autre ont leur place quand il s’agit de faciliter un accouchement qui autrement mettrait en danger la vie ou l’intégrité physique ou psychique d’une mère et de son bébé. Mais il y a d’excellentes raisons pour lesquelles il n’est pas souhaitable qu’elles se substituent d’emblée aux ressources de la femme qui accouche et au support de son entourage.
Rappelons d’abord que tous les médicaments ont des effets sur les bébés: c’est écrit en toutes lettres dans les manuels de pharmacologie. Les effets seront plus ou moins importants et dommageables selon le produit, la dose utilisée, le moment de l’administration, le mode d’absorption et la sensibilité particulière de cette mère et de ce bébé. Aucun n’a été scientifiquement démontré sans danger pour le bébé. Voilà un fait qu’on a tendance à passer sous silence de peur de culpabiliser les femmes. Pourtant, cache-t-on par exemple que le sucre est dommageable pour les dents pour ne pas culpabiliser les mères dont les enfants aiment les bonbons? Comment se sent la mère dont l’accouchement médicamenté a eu des conséquences sérieuses pour son enfant? Le sentiment de culpabilité lui est-il épargné?
La douleur est une expérience très personnelle et nul autre que la femme elle-même peut juger de ce que ça représente pour elle. L’usage de médicaments, comme de n’importes quelles autres interventions d’ailleurs, ne se justifie que lorsqu’on peut être raisonnablement certain que le fait de ne pas les utiliser risquerait de de causer plus de dommages. Seuls les femmes et les hommes bien informés sont à même de prendre une telle décision, de concert avec leur médecin. La connaissance de ce risque peut donner aux femmes qui seraient tenté de se reposer « juste une petite heure » grâce à un calmant le courage de continuer.
Instant pas instant, telle un miroir, la douleur nous renvoie l’image du travail immense qui s’accomplit, y compris l’image de notre résistance, de notre tension, nous donnant ainsi la chance de nous en défaire, de nous abandonner, d’oublier les idées préconçues, les jugements, l’idée qu’on se faisait de nos capacités à mesure que le travail avance. Chaque minutes est une occasion de s’ouvrir et de se renouveler a même l’énergie de notre entourage. Ce fameux seuil de la douleur, qu’on imagine à tort une valeur absolue, se transforme avec nous!
C’est vrai qu’il peut y avoir des moments où, à bout de ressources, on puisse choisir momentanément d’endormir cette douleur. Momentanément. Le corps semble ne pas sentir qu’il y a douleur, mais le reste de l’être le sait, lui. Et doucement, il faudra relier les deux parties de l’expérience: celle qui n’a rien senti et celle qui a tout senti.
Est-ce un hasard si les médicaments qui prétendent aider les femmes pendant le travail sont tous nocifs pour les bébés? Ou est-ce seulement parce qu’on n’a pas encore tout à fait assez cherché? Et si l’accouchement normal et sain, avec sa part de sensation fortes et de douleur, étais indissociable d’un bébé en santé dont la conscience n’est pas altérée par les calmants données à la mère?
La question qui se pose en dernier ressort est encore celle du choix. Mais pas seulement du choix entre les divers analgésiques et anesthésiques disponibles. Ni non plus entre « prendre des calmants » ou rien! La femme qui accouche doit pouvoir choisir entre plusieurs moyens de support. De cette qualité de support qui ne ménage ni le temps ni le contact humain, qui lui offre véritablement assistance et confiance, qui n’a peur ni de sa douleur ni de son cri, qui s’aura s’incliner et continuer quand elle décidera de l’aide technique dont elle a besoin, en toute connaissance de cause. Seul un support fera véritablement de l’accouchement un choix viable et constructif, un choix qui lui redonnera à elle le rôle premier de pouvoir et de responsabilité.
Ne toucher pas à sa douleur, elle s’en occupe!
1 Par exemple l’article de Dominique Demers, L’accouchement sans douleur : un mythe ?, paru dans Châtelaine en novembre 1985 et le livre du célèbre docteur Leboyer Naissance sans violence.
2 WEISS-ROUANET, Jeanne, En avoir ou pas, dans Maternité en mouvement, Éditions Saint Martin, 1986.
3 LEVINE, Stephen, Who Dies, Anchor Books, New-York, 1977.
4 PANUTHOS, Claudia, Transformation through Birth, Bergin & Garvey, Mass., 1984.
5 GASKIN, Ina May, Spiritual Midwilery, The Book Pub. Co., Tenn., 1977.
6 WEISS-ROUANET, Jeanne, En avoir ou pas, dans Maternité en mouvement, Éditions Saint-Martin, 1986.
7 Ibid.
Isabelle Brabant est sage-femme praticienne. Cet article est extrait d’un livre en préparation. Dhyane lezzi a contribué à la recherche avec l’auteure.
Article tiré de la revue; Lune à l’autre, hiver 1987 vol.4 no.1, Éditeur naissance-renaissance
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